Femme pour L’aimer [23]

Claire de Castelbajac (1953-1975).

Le privilège de Claire fut de comprendre et de nous faire comprendre que la confiance totale engendre la joie des enfants de Dieu et que notre vocation au bonheur peut et doit se réaliser en partie sur cette terre.

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«  Jésus… dites bien à Notre Père que je l’adore et que je propagerai sa Gloire autant que je le pourrai. Dites à Notre Mère que j’essaie d’avoir sa pureté et sa gentillesse. Dites au Saint-Esprit qu’il faut qu’il m’aide à vous aimer encore plus. Merci et à demain. »
Notes dans un cahier à l’âge de 13 ans

« J’ai du bonheur en trop, ça déborde. Voulez-vous que je vous le donne ? Je suis contente, contente, toute remplie d’un bonheur (la joie des enfants de Dieu, peut-être ?) d’un bonheur qui ne peut pas se définir. »

Née le 26 octobre 1953 dans une famille profondément chrétienne, Claire reçoit dès son plus jeune âge une éducation religieuse solide, qui l’enracine dans une foi vivante. Sa nature généreuse et passionnée se trouve ainsi orientée vers Dieu, même s’il y a des jours de découragement : « Je ne veux plus être sainte, c’est trop difficile ! » Dès son enfance, la Croix du Christ la marque de son empreinte par le biais de la maladie : à quatre ans, une toxicose aiguë, dont elle ressentit longtemps les séquelles tenaces et fâcheuses, faillit l’emporter ; puis ce fut une succession de maux : infection intestinale, congestion pulmonaire, diphtérie, etc. Mais ces ennuis de santé n’entament pas sa bonne humeur. Dès qu’elle est en âge de le comprendre, sa mère lui propose d’offrir ses souffrances à Jésus, de les supporter en pensant à Lui. Claire, pour qui offrir signifie donner, proteste aussitôt : « Je ne veux pas le lui offrir, je ne veux pas qu’il ait mal au ventre à ma place ! ». Mais quelques années après – elle a dix ans – elle confie, un jour de forte fièvre, qu’elle a « demandé dans sa prière d’être malade pour la conversion des pécheurs »

Claire gardera brûlant au fond de son cœur ce désir de sainteté confié, alors qu’elle a six ans, à sa mère – et dont elle lui parlera souvent – et annoncé un jour à son père en ces termes :
« - Vous savez ce que je veux être plus tard ?
- Oui, je le devine. Tu veux être religieuse.
- Non, c’est plus fort que ça.
- Alors je ne devine pas…

- Je veux être sainte, voilà ! C’est plus fort que d’être religieuse, hein ? »

Ainsi, alors qu’elle est pensionnaire à Toulouse, elle note dans son carnet intime : « Je voudrais bien savoir ce que je ferai quand je serai grande. Être mère de famille. J’aimerais tant avoir des enfants pour moi toute seule : mes enfants [...] Être missionnaire en Afrique, comme Albert Schweitzer. Que c’est beau de donner sa vie pour le bon Dieu ! Mais quitter sa maison, sa patrie, ses parents, c’est un dur sacrifice, mais si les missionnaires l’ont fait, pourquoi pas moi ? ‘S’ils ont été saints, pourquoi pas moi ?’, disait saint Augustin. Et que j’aimerais mourir comme Jésus sur la Croix, mourir par le martyre, c’est beau, et avec l’aide de l’Esprit-Saint, n’y arriverais-je pas ? Et Jésus mort sur la Croix, couronné d’épines, flagellé, insulté, profané [...], Lui mon Dieu, en qui je crois, j’espère et j’ai confiance, n’a-t-il pas souffert horriblement pour nos péchés ? Et au lieu d’aller porter la Bonne Nouvelle à ses pauvres afin qu’ils souffrent moins, nous restons dans un bon fauteuil, au coin du feu, tranquillement [...] ! C’est inadmissible, alors que tant de peuples nous attendent pour connaître le Christ ! »

Il ne faudrait pas croire que la ferveur de Claire lui fut toujours facile et naturelle ; mais ayant développé une grande force de volonté, elle fait des efforts même quand cela lui coûte beaucoup, comme en témoigne cette lettre à une amie : « L’autre jour, une cousine déclare (heureusement sans témoin) qu’elle m’admire beaucoup et cherche en tout à me copier. Non seulement je n’en ai été aucunement flattée, mais je l’ai franchement engueulée d’avoir si mauvais goût et je lui ai dit que si elle ne rétractait pas ses paroles, je me sentirais obligée d’être quelqu’un de bien devant elle. Elle ne s’est pas rétractée, hélas !… mais j’ajoute que je ne l’ai pas revue depuis trois semaines. [...] Sans rigoler, tu te rends compte de la responsabilité qu’on a ! [...] Alors je choisis d’être hippie. Ça m’a toujours tentée, dès l’apparition du mot, par son orthographe bizarre et sa sonorité séduisante. Imagine : libre de toutes entraves. [...] Donc avec cette vie de rêve, on n’aurait aucun exemple à donner, et il paraît en plus, qu’entre hippies il n’y a aucune haine particulière, parce que personne n’a à se préoccuper du voisin, et qu’il y a du soleil pour tout le monde. Ah ! Pouvoir vivre sans s’interdire certaines choses sous prétexte que ça choque des gens ! En d’autres temps j’aurais déchiré cette lettre idiote, mais en toute franchise, je te l’envoie. As-tu prié pour ta pauvre Clarita qui perd la boule ? »

Après ses études secondaires et une année universitaire à Toulouse, Claire qui a alors dix-huit ans et demi, part pour Rome où elle a réussi le concours d’entrée de l’Institut de Restauration. La ville éternelle où elle fait l’expérience de la liberté et de l’indépendance lui offre de nombreuses tentations, particulièrement sur le plan de la pureté. Elle sollicite auprès de sa famille force prières, et elle-même répète inlassablement cette invocation qu’elle aime tant : « Ô Marie Immaculée, je vous confie la pureté de mon cœur. Soyez-en la gardienne pour toujours ».

Si jusque là les variations sur le thème du bonheur se succédaient pour former une symphonie inaltérable : « Je suis heureuse plus que tout au monde ! », « Je suis contente, contente, contente ! », « Je suis très heureuse ! J’ai du bonheur en trop, ça déborde. Voulez-vous que je vous en donne ? », « Je suis en pleine plénitude de bonheur ! », les difficultés romaines vont permettre à Claire de vraiment prendre conscience de la source de tout bonheur : l’union à Dieu. « Je me dis qu’au milieu de cette boue païenne, il faut que je fleurisse par Dieu, donc vivre Dieu, donc la joie de Dieu. [...] Je dois être gaie sous peine de manquer de témoignage. [...] Je ne vis plus comme je le devrais, je suis pleine de résolutions que j’oublie tout le temps. Et ma première est celle-ci : être joyeuse (sans forcer) quoi qu’on fasse : vachement dur ! [...] Il me faut d’urgence du calme et une retraite. » « Il faut absolument que je témoigne de Dieu dans la joie… Suffit pas de belles phrases. »

Prise au piège d’une vie artificielle et brillante, Claire ne perçoit pas tout de suite qu’elle suit une mauvaise voie. La réflexion d’une de ses amies : « Tu verras ma pauvre fille, tu y viendras à notre athéisme. Je ne te donne pas un an pour que tu sois comme nous », ajouté à un sentiment de mécontentement d’elle-même et à un demi-échec dans ses études, lui sert de tremplin pour repartir dans la voie sur laquelle Dieu l’attend. Cette épreuve dans sa foi, qui fut pour elle une purification, consolide sa vocation missionnaire auprès des personnes qu’elle fréquente. Vocation au bonheur. « Je voudrais donner du bonheur à tous ceux que j’approche et semer la joie. La petite Thérèse attendait d’être au ciel pour faire des heureux. Moi, je veux en faire sur la terre ».

Une véritable grâce, un pèlerinage en Terre Sainte qui lui permet de mettre ses pas dans ceux du Christ, vient parachever ce retournement, cette conversion, en lui faisant découvrir l’essentiel : « [...] un pèlerinage harassant et bouleversant au sens propre du terme. Ma vie a complètement changé d’optique en trois semaines : au-delà de ma familiarité avec la Sainte Vierge, je découvre l’Amour de Dieu, immense, étonnant et simple. [...] La charité chrétienne c’est d’aimer les autres parce que Dieu les aime. Voilà, entre autres, ce qui me bouleverse de joie divine. [...] J’espère que je ne parle pas trop en bonne sœur, mais je me sens pleine de joie divine ».

A son retour de Terre Sainte, elle reçoit son ordre de mission : participer à Assise, à la restauration des fresques de la basilique de Saint-François. Claire est chargée de la restauration de la fresque représentant sa sainte patronne, puis de celle de saint Martin, dite du Miracle de l’Hostie.

Ce temps passé à Assise est comme enveloppé de recueillement. Elle a décidé de loger chez les Bénédictines, profitant ainsi de leurs offices et de l’eucharistie quotidienne, car elle a désormais soif de paix et de silence. Aussi ce « séjour monastique » lui offre-t-il ce havre de paix tant désiré pour prier et lire (elle « dévore » les œuvres de Charles de Foucauld). Son travail lui aussi l’oriente vers le Seigneur, les fresques étant « pleines de vie spirituelle qui ne peut pas ne pas nous toucher ».

Toute tournée vers le Seigneur qui l’a ramenée auprès de Lui, Claire d’un naturel gai, pleine d’humour et de joie de vivre, revient dans la résidence familiale de Lauret transfigurée ; sa joie ne l’a pas quittée, elle s’est approfondie. Claire connaît désormais la joie parfaite dont nous parle saint Jean : « Demeurez en mon amour, [...] afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 15, 9 ; 11). Les épreuves de tous ordres que Claire a subies – la maladie depuis l’enfance, son épreuve spirituelle à Rome et les conséquences sur ses études – ont participé à cette purification qui la préparait à accueillir la mort et à entrer dans l’union divine. « Je suis tellement heureuse que si je mourais maintenant, je crois que j’irais au ciel tout droit, puisque le ciel c’est la louange de Dieu, et j’y suis déjà », confie Claire à sa mère quelques jours avant que ne se déclenche la méningo-encéphalite virale foudroyante qui doit l’emporter. Ces mêmes jours sont marqués par un pèlerinage à Lourdes, dans ce lieu marial qu’elle aime tant. Là, un mystérieux colloque entre elle et la Sainte Vierge se produit, tandis que Claire prie, prosternée devant la grotte. Leur échange silencieux est leur secret… Mais la mère de Claire voit à son visage qu’il s’est passé quelque chose et en conçoit une grande inquiétude. Sans doute a-t-elle compris, inconsciemment, que Claire possède en plénitude cette joie de Dieu tant recherchée, et que la place d’une telle âme n’est plus sur la terre.

Alors que Claire magnifiait la création par son travail artistique, le Créateur finissait de façonner le cœur de sa créature pour le grand face à face. L’ouvrage achevé, Il peut venir chercher, le 22 janvier 1975, celle qui désirait n’être qu’ « une louange vivante à Dieu », pour qu’enfin unie au chœur des Bienheureux, elle soit, à leur instar, une louange incessante.
Flèche embrasée d’absolu, Claire traversa le monde pour nous délivrer, par sa vie extérieurement si semblable à la nôtre, ce message : « Tu as pour vocation le bonheur ! »

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