Messe pour la France et nos morts

Homélie pour le dimanche 16 novembre 2008
à l’église Saint-André de SAINT-MAURICE
Messe pour la France et nos morts

par l’abbé Hugues de MONTJOYE

« Mes pensées ont des pensées de paix et non de malheur, dit le Seigneur. Vous m’invoquerez, et je vous exaucerai, et je ramènerai vos captifs de partout où ils sont dispersés ». Ainsi s’ouvre la liturgie de cette messe. Nous pouvons reconnaître que ces paroles de l’introït prennent un relief particulier en ce jour où nous avons voulu solenniser un peu le souvenir de tous nos morts tombés au champ d’honneur, d’abord lors du premier conflit mondial, puisque nous fêtons le quatre-vingt-dixième anniversaire de l’armistice de 1918, mais également des autres conflits sur le sol national ou les T.O.E.
Nous sommes ici dans une église, où nous assistons au Saint Sacrifice de la Messe, culte public suprême et parfait d’adoration, d’action de grâces, de propitiation et de supplication, adressé au Dieu trois fois Saint pour les vivants et pour les morts.
Nous allons donc prier pour les morts, afin qu’ils reposent en paix après avoir durement combattu jusqu’au sacrifice du sang , et pour les vivants, afin que l’exemple laissé par nos glorieux aînés ne soit pas vain.

Le 11 novembre, fête de saint Martin, l’apôtre des Gaules, nous invite à nous arrêter sur le sens de ce sacrifice consenti par tant de nos aïeux. A quoi bon un tel héroïsme ? A quoi bon en faire mémoire chaque année ?

Sans doute les motivations pouvaient-elles différer d’un combattant à l’autre, les opinions politiques, philosophiques et religieuses étant elles-mêmes diverses, ce que le Père BROTTIER et Georges CLEMENCEAU, tous deux co-fondateurs de l’U.N.C., ont intégré dans la fondation de cette œuvre de soutien et de réconciliation.
Cependant, au-delà des clivages évoqués, un sentiment naturel était encore partagé par le peuple de France : l’amour de la Patrie.

Peut-être n’est-il pas hors de propos de rappeler aujourd’hui que ce sentiment est noble et beau, et qu’il mérite d’être reconnu comme tel. Loin d’être blâmable, il est même un devoir, commandé par la vertu de piété, résumé dans le quatrième commandement du Décalogue : « Tu honoreras ton père et ta mère ».
Comme la vertu de religion, la piété est une dette de stricte justice, et une dette qui ne sera jamais totalement soldée. Les enfants doivent plus à leurs parents et les citoyens à leur Patrie, qu’ils ne pourront jamais leur rendre.
Nous sommes bien dans la loi naturelle, inscrite dans le cœur de tout homme. Devoir de justice, de gratitude, vis-à-vis de ceux qui ont fait la France, qui ont fait ce que nous sommes aujourd’hui. Non seulement nous n’avons pas le droit d’oublier ceux qui nous ont transmis cet héritage, en l’enrichissant de leur propre apport, mais nous n’avons pas le droit de le dilapider. Et la meilleure gratitude est la fidélité.
Nous ne pouvons que reconnaître que ce devoir et cette vertu, naturelle redisons-le, sont trop souvent ignorés, moqués, sinon combattus.

Nous voulons célébrer les quatre-vingt-dix ans de l’armistice. C’est le signe que nous voulons faire mémoire du passé, et plus encore peut-être que nous voulons que la génération présente s’enracine dans l’histoire passée, pour pouvoir transmettre à son tour ce qu’elle a reçu. Transmettre, c’est le propre de la tradition, et l’armée française peut s’enorgueillir avec raison de cultiver les traditions.

Celui qui veut comprendre qui il est et où il va doit d’abord savoir d’où il vient. C’est un des malheurs de notre temps que d’être amnésique du passé, indifférent à ce qui nous a pétri. (Ce terme même de « pétrir » est pour nous évocateur de bien des choses : la terre, le sol, l’enracinement, thème si cher à nombre de nos poètes …)
L’ingratitude n’a jamais été une vertu, l’impiété non plus, que ce soit celle envers Dieu, celle envers nos parents, ou celle envers la Patrie.

La mémoire est une condition indispensable à tout progrès. La science ne progresse que parce que les découvertes d’hier permettent les recherches d’aujourd’hui. Nous-mêmes profitons heureusement de nos expériences passées pour aller toujours plus loin. Tradition et évolution ne s’opposent donc pas ; et plus encore, il faut dire que la tradition, loin de s’opposer au progrès en est un des plus sûrs garants.

Il faut donc connaître la France et son histoire, ses pages glorieuses et ses zones d’ombre.
La France, ce n’est pas une idée, un concept, pas même une valeur. C’est une réalité charnelle, incarnée. C’est un territoire, un peuple, une langue, une histoire, une culture, et tout cela inséparablement lié au christianisme qui l’a fait naître, qui l’a nourrit, et l’a élevée.
C’est un patrimoine d’une richesse et d’une diversité extraordinaire. De Clovis à Charlemagne, de Saint Louis à Jeanne d’Arc, de Saint Martin au curé d’Ars, de Monsieur Vincent au Père de Foucauld, de Pascal à la petite Thérèse, d’Ozanam à Raoul Follereau, de Louis Pasteur à Jérôme Lejeune, de Ronsard à Péguy, de Corneille à Anouilh, de Molière à Guitry, de La Tour à Poussin, de Mansart à Le Nôtre, de Bayard à Napoléon … du plus saint au plus discutable, nous n’avons que l’embarras du choix
Cela a donné ce que Jean Ousset appelait « cet incomparable trésor religieux, spirituel, moral, artistique, social, politique qui s’appelle la France »

Si la France n’est pas une valeur, cependant elle porte en elle des valeurs aujourd’hui encore. Valeurs universelles (c’est-à-dire catholiques) et pourtant bien françaises.
Le christianisme seul nous donne la clef d’interprétation de l’histoire et de la culture de notre Patrie et de l’Europe elle-même.
La France est née chrétienne dans les fonts baptismaux de Reims et elle a grandi en fille de l’Eglise, même en fille aînée. Impossible de comprendre la culture française sans référence au christianisme.

Voulez-vous retracer la généalogie même de cette devise gravée parfois au frontispice de nos églises communales : « Liberté-Egalité-Fraternité » ? Il faudra remonter à l’évangile, même si la Révolution Française, préparée et conduite en haine de la foi et de tout ordre établi par Dieu a tourné contre Dieu ses propres dons. « Chesterton dira plus tard ce mot célèbre  : « Le monde est rempli de vertus chrétiennes devenues folles ».

Cherchez où est née la notion de personne humaine, dans quel milieu culturel a été mis en valeur le respect dû à celle-ci, et le caractère inaliénable de sa dignité . Cherchez  quelle culture a protégé toujours les plus faibles : hier la veuve et l’orphelin, aujourd’hui l’enfant innocent dans le ventre de sa mère, la personne handicapée ou en fin de vie, le malade ou le pauvre dont personne ne veut.
Qui a défendu l’égale dignité de la femme et de l’homme, la sainteté du mariage et le rôle irremplaçable des parents dans l’éducation des enfants – et de la famille dans la société?
Qui enseigne l’égale dignité de tous les peuples ?
Qui défend contre tous les totalitarismes idéologiques, politiques ou économiques le droit de chacun à la liberté religieuse, la dignité du travail, la supériorité de l’homme sur celui-ci, et le droit de chacun à la propriété privée ?
Qui a humanisé les conflits, et soumis la guerre elle-même à des critères moraux ?
Qui prône la paix et rappelle, sévèrement parfois, que la justice en est le prologue ? Qui invite sans cesse les hommes au pardon ?
L’Eglise.
Et la France s’est abreuvée à cette source pure, et tout ce qui est admirable dans son histoire et tout ce qui fait aujourd’hui les vraies valeurs de la France en est tributaire.
Cela a forgé une culture chrétienne, dans laquelle nous baignons plus ou moins consciemment.
Sans doute, depuis quinze siècle que son histoire a commencée, la France n’a pas toujours fait honneur à ces valeurs, mais elle en a été suffisamment imprégnée, elle les a suffisamment portées aux quatre coins du monde pour que chacun y reconnaisse la fine fleur de la culture française. « Gesta Dei per Francos » disait-on déjà à l’époque des croisades.

Soyons fier de ce trésor dont nous avons hérité et que nous devons défendre pour pouvoir le transmettre. Soyons conscient que cet héritage a une valeur particulière. N’imitons pas le fils prodigue de la parabole qui dilapide l’héritage de son père et se découvre ensuite malheureux. Ne bradons pas ce trésor !

Non, toutes les cultures ne se valent pas ; on ne peut mettre sur un pied d’égalité les cultures qui prônent ou autorisent le meurtre d’un innocent et celles qui le condamnent, celles qui maintiennent la femme dans une condition inférieure et celles qui lui reconnaissent égale dignité avec l’homme, celles qui cloisonnent les hommes dans des castes et celles qui font de tous les hommes des frères, en un mot celles qui reconnaissent une égale dignité à tout homme, quel que soit son âge, son sexe, sa santé, ou sa classe sociale, sans exception, et celles qui la nient ou la bafouent.

L’urgence est de retrouver notre culture, de l’aimer, de la faire aimer. Spécialement aujourd’hui où elle est attaquée sur différents fronts, par « la foudre et le cancer » pour reprendre le titre d’un livre, déjà ancien, du Général Delaunay qui avait défrayé la chronique lors de sa parution. Notre culture est mise en danger de l’intérieur et de l’extérieur ; de l’intérieur par le cancer qui mine notre propre culture, trop ignorée, délaissée, souvent déformée, abâtardie, hélas raillée ; de l’extérieur par l’agression de cultures étrangères et incompatibles « avec les valeurs de la République » dit-on pudiquement.

De tout cela, chacun est responsable à son niveau.
« Chaque sentinelle est responsable de tout l’empire » (Kipling)

Par quoi commencer ?
D’abord se former. Connaître notre histoire. Honorer nos Anciens.
Ensuite défendre la civilisation, le culture, issue de cette histoire (en particulier les valeurs les plus attaquées, comme la famille et le respect de la vie)
Cultiver les vertus, notamment les vertus militaires : la fidélité, l’honneur, le sens de l’effort, l’esprit de sacrifice.
Enfin garder l’espérance : non pas en nous appuyant sur nos propres capacités, nos talents, ou notre passé, mais en nous confiant en Notre Seigneur Jésus-Christ, comme le disait l’apôtre dans l’épître. Lui seul peut nous délivrer de la colère qui vient. « Si le Seigneur ne bâtit la cité en vain travaillent les bâtisseurs. Si le Seigneur ne garde la cité, en vain veille la sentinelle » (Ps 126)

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