Nos imperfections, barrière ou chemin ?

Nos imperfections, barrière ou chemin ?

 

« Tu dois être beau, jeune, solide, riche et célèbre ». Même en décalage avec de telles injonctions, les chrétiens ne peuvent rester indifférents au fait que la perfection constitue l’essentiel de leur vocation : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », nous enseigne Jésus. Les chrétiens peuvent-ils être parfaits au milieu de critères en totale contradiction avec l’Évangile ? Face à la peur de ne pas être à la hauteur ou d’être mal jugés, leurs chances d’annoncer l’Évangile ne reposent-elles pas sur un principe inverse : cultiver la différence face aux critères d’un monde qui se rêve parfait ?

Nos imperfections sont-elles un chemin ou une barrière pour l’évangélisation ? Encore faut-il savoir ce qu’il faut entendre par « imperfections ». Selon le Petit Larousse, une imperfection est « l’état d’un être ou d’une chose qui n’est pas parfait ». Pour Aristote, la perfection est « la qualité qui revient à un être qui est tel qu’il doit être selon sa nature ». Dans le cas de l’homme, ses qualités spécifiques les plus élevées sont l’intelligence et la volonté ordonnées à l’amour du bien comme principe de l’agir. Or, en ce domaine, nous faisons tous l’expérience que nous ne sommes pas ce que nous devrions être, et nous ne faisons pas davantage ce que nous devrions faire.

Les synonymes des mots « imperfection » et « imparfait » valent toutes les définitions. Citons-en au moins quelques-uns :

faiblesse, infirmité, médiocrité, mesquinerie, infériorité, nullité, immaturité, inexpérience, défectuosité, insuffisance, impuissance, manque, défaut, faute, malfaçon, tare, talon d’Achille, exécrabilité, quelconque, insignifiant, d’occasion, de deuxième zone, de troisième zone, inachevée, manqué, raté, à la gomme, nul, etc. Qui, un jour ou l’autre, n’a entendu l’un de ces mots à son sujet ? À moins qu’il ne se le soit dit à lui-même. Il n’y a qu’à l’école que l’on apprend un jour à conjuguer l’imparfait et le lendemain le plus-que-parfait.

Tout porte à croire que nous confondons de manière chronique perfection avec conformité aux critères ambiants fabriqués par les médias, la TV, la science, et même la démagogie politique. Un sixième des avortements concerne des bébés affectés d’une malformation minime : un bec-de-lièvre ou l’absence d’un doigt. Plus généralement, notre société établit des critères de perfection si élevés que ceux qui cherchent à y correspondre s’essoufflent en essayant d’y parvenir. Il est infiniment plus épuisant de suivre de près les consignes du tout-parfait que de marcher à son pas. Là encore, qui d’entre-nous ne cherche d’une manière ou d’une autre à correspondre à ces canons de beauté, de puissance et de richesse ?

Faute de repères éducatifs et culturels, on voit apparaître des attitudes qui sont autant de contre-perfections. Elles visent à prouver que l’on est fort, jeune, beau et riche. Tentation de l’ordre de celle que Jésus affronte au désert : « Si tu es le Fils de Dieu… prouve-le ». Le disciple, qui n’est pas au-dessus du maître, s’entend dire de la même manière : « Si tu es parfait, alors tu dois être très riche… prouve-le. Si tu es parfait, tu ne dois pas craquer dans telle situation… prouve-le ». Ces critères selon l’esprit du monde relèvent d’une prétention à l’autoréalisation qui équivaut à une attitude idolâtrique.

Le danger de notre vocation à la perfection (car cette vocation existe) sera toujours la tentation de nous aligner sur la perfection selon le monde. L’Église le sait bien, elle qui doit toujours chercher à combattre son penchant pour une répartition démocratique de l’autorité à la place d’une autorité de service fondée sur l’incarnation.

Jésus aussi le sait, lui qui a envoyé ses disciples dans le monde, mais pas pour faire comme tout le monde. Si, lors de la Cène, Jésus lave les pieds de ses apôtres, c’est parce qu’en effet ils auront à « marcher dedans ». C’est toute la différence avec l’épouse du Cantique qui reste couchée, elle qui ne veut pas « se salir les pieds » (Ct 5, 3). Saint Augustin a découvert dans ce paradoxe entre les pieds de l’épouse et ceux des apôtres une réponse à son dilemme entre sa mission de pasteur exposé à d’incessants travaux et soucis apostoliques et son désir d’intimité avec le Seigneur dans le silence et la prière. Saint Augustin déclare que l’épouse du Cantique qui ne veut pas « se salir les pieds » est la figure de ceux qui se ferment à la mission en laissant le monde à lui-même. Ce n’est pas tant la forme conventuelle de leur vie que l’Époux leur reproche que les dispositions insuffisantes de leur coeur : « Tu vis dans la contemplation, mais tu me fermes la porte de ton coeur alors qu’au-dehors la multitude se refroidit. Ouvre-moi, annonce-moi », fait dire saint Augustin au Seigneur dans son Traité sur l’évangile de saint Jean. Quant aux pieds des apôtres, Jésus les lave pour les purifier de l’esprit du monde : « Donc, les passions sans lesquelles il n’est pas de vie dans notre condition mortelle, poursuit l’évêque d’Hippone, sont comme les pieds par lesquels nous entrons en contact avec la réalité humaine ; et nous sommes affectés de telle sorte que si nous disons être parfaits, nous nous abusons nous-mêmes ». La perfection des apôtres est hors normes : comme ils ne peuvent accomplir leur mission qu’en posant leurs pieds dans le monde pour ouvrir la porte au Christ, celui-ci s’abaisse à nouveau pour prendre le linge de la grâce et leur laver à chaque instant les pieds afin de les disposer à une perfection selon son coeur pour la mission.

Jésus fonde son Église sur des imparfaits dont le péché est la trace irréfutable. À commencer par Lévi le publicain. La réaction scandalisée des gardiens de la Loi, témoins de la vocation du publicain paria, est l’occasion pour Jésus de révéler qu’il n’est « pas venu appeler les justes mais les pécheurs » (Mc 2, 17). Aux côtés de Lévi, Pierre qui a renié le Maître et plus tard Paul qui « a persécuté à mort l’Église de Dieu » (Ga 1, 13), sont devenus, le premier le gardien du troupeau, le second « un instrument de choix ». Deux histoires bien singulières pour ces deux colonnes de l’Église qui prouvent qu’une humanité nouvelle est possible dans l’imperfection. Dieu confie ses talents à des pécheurs. Le fait que je sois, moi, appelé à annoncer l’Evangile malgré mon injustice et mon péché, est le signe du salut.

Nos faiblesses ne sont menaçantes que si nous les vivons en dehors de Dieu. Dans tous les siècles, les sociétés ont voulu que ses membres soient parfaits d’une perfection profane et terrestre. Or, si nous, chrétiens, nous succombons aujourd’hui à cette tentation, notre société n’aura plus besoin de nous. D’ailleurs, si vous êtes parfaits, qui allez-vous convaincre ? C’est sur la figure d’un Dieu humble et serviteur qui choisit les derniers et les minables que porte la critique de notre monde avide de biens et de réussite. Voilà pourquoi les moins beaux, les moins riches, les moins célèbres, les moins solides, les moins parfaits sont porteurs d’une espérance qui contredit l’esprit du monde.

Si la perfection n’est pas à aller chercher du côté de l’irréprochabilité, mais du côté de la grâce qui sauve, encore faut-il reconnaître nos imperfections. À commencer par le fait que nous ne sommes pas tout-puissants. Nous sommes inclassables certes, mais pas incassables. Le péché, dont le Satan est l’auteur, a rendu ces limites naturelles parfois insupportables à nos propres yeux. Chaque jour, nous faisons l’expérience des imperfections de la vie. Nous avons commis de graves erreurs de discernement ou contre la prudence. Nous étions aveuglés par la paresse, le trouble ou la peur. Voire par une certaine réussite au quotidien. Nous avons posé des choix qui ont profondément blessé notre histoire ou celle des autres. Nous avons essuyé des échecs.

Il n’en demeure pas moins vrai que Jésus nous appelle à « être parfaits comme notre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48). C’est à propos de cette citation de l’Évangile que sainte Thérèse d’Avila fustigeait ceux qui, au fond, « préfèrent leur vie à Dieu qu’ils prétendent servir ». Préférer sa vie à Dieu est une perfection qui n’est pas dans l’axe de la grâce. Le Christ nous demande au contraire de laisser résolument de côté les critères extérieurs du respect humain et des conventions pour une perfection qui consiste à accueillir le salut de Dieu et à l’annoncer par le témoignage d’une vie de conversion. La parole adressée par Jésus au jeune homme riche relève de cette vocation : « Si tu veux être parfait, va, vends, donne, viens, suis-moi » (Mt 19, 21).

Qui veut répondre à cette vocation à la perfection n’a plus d’autre choix que de se reconnaître pécheur pour suivre plus librement « l’Agneau sans défaut » (1 P 1, 19) sur les routes du monde.

France Catholique 18 juin 2007

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