Alors : Heureux ?

Alors : Heureux ?

Si nous prenons notre vie de baptisé au sérieux, si nous avons compris qu’elle est pour nous un vrai appel à la sainteté, et que Dieu s’est engagé à nous en donner les moyens, nous avons certainement rencontré quelques luttes intérieures, sinon extérieures, et pu constater à la fois notre besoin de Dieu et de sa force, et le désir de Dieu de combler tous nos manques. Il n’attend que nos bras tendus. Pas les bras d’un enfant capricieux, mais ceux d’un enfant aimant et tout abandonné à l’Amour de son Père. Nous le savons : grands désirs, humilité et confiance sont les marques de l’enfance spirituelle, cette « petite voie toute droite » qui peut nous conduire très vite et facilement (mais non sans efforts !) à une grande sainteté. La question de notre bonheur n’est pas incongrue, car elle correspond en vérité et très exactement à ce que Dieu VEUT pour nous. Nous avons, hélas ! Une telle conception de la morale chrétienne, plus ou moins marquée sans doute par le jansénisme, que le bonheur et sa recherche nous apparaissent peut-être suspects et entachés d’égoïsme.
Comme le démon a bien réussi son coup, en rendant la morale chrétienne, et par ricochet la volonté de Dieu et Dieu Lui-même, sévère, triste, finalement détestable ! On reconnaît bien là la patte de celui qui est père du mensonge ! Il nous suffit pourtant d’ouvrir notre Bible et d’écouter la Parole de Dieu pour comprendre que le plan de Dieu sur nous, dès l’origine, est une invitation à partager son bonheur, non seulement au ciel, mais dès ici-bas. Les conséquences du péché originel ont rendu cette quête du bonheur incertaine, sinon périlleuse, mais Dieu n’a pas renoncé à son plan et ne nous a pas rejetés. Il continue à nous appeler au bonheur, et dès ici-bas. Mais à quel bonheur ?
La Croix elle-même, que nous rencontrons sur notre route, peut être source d’une joie mystérieuse, parce que féconde. « Fac me cruce inebriari » « Fais que je m’enivre de la croix » (séquence Stabat Mater). Les saints de tous les temps ne cessent de nous le dire chacun à sa façon. Pourquoi refuser de les croire ? Pourquoi nous obstiner à fermer les yeux et les oreilles devant cette grande révélation du dessein d’amour de Dieu sur nous, révélation prodigieuse qui pourrait nous libérer de toutes nos angoisses existentielles ? Pourquoi ne pas essayer de les suivre, de les imiter, dans ce qu’ils ont d’imitable, c’est-à-dire dans leur propre imitation et suite du Christ ? Pourquoi tarder, perdre du temps, alors que chaque jour nous est donné pour élargir notre cœur, le purifier et le rendre digne du plus grand bonheur qui soit : celui du Dieu trois fois saint ! « Cela Je vous l’ai dit pour que MA joie soit EN VOUS, et que votre joie soit PARFAITE » (Jn 15,11).
Entre la première prédication du Seigneur dans la synagogue de Nazareth (Lc 4, 16-22) et le discours après la Cène, tout l’enseignement de Jésus pendant sa vie publique est comme serti de ces promesses de bonheur.
Redisons-le donc : la vie chrétienne est source de joie, d’une joie très pure et très forte à la fois. Au risque d’être incompris, je dirai même que la vie selon le Christ est ici-bas la seule joie parfaite, parce que seule elle peut avoir une saveur d’éternité.
Aussi, n’ayons pas peur de chercher le bonheur, puisque Dieu nous y invite. La théologie morale, telle que l’expose saint Thomas d’Aquin (Somme Théologique IIa IIae, q.1-5), et telle que le Catéchisme de l’Église Catholique a voulu la présenter (n° 1716 – 1729, ou abrégé du CEC n° 359 à 352), s’ouvre précisément par notre vocation à la béatitude. La « morale » n’est donc pas d’abord et essentiellement une liste de préceptes et d’interdits, ou une volonté tyrannique imposant des commandements arbitraires. Chassons définitivement ces fantômes qui nous font peur ! Elle est un chemin qui conduit au bonheur. La recherche du bonheur, loin d’être un obstacle à notre progrès spirituel, en est au contraire un puissant ressort. Le tout est de ne pas partir sur une fausse piste. Pour éviter les écueils, nous avons des aides précieuses : les commandements de Dieu et de l’Église et plus largement la Parole de Dieu et l’enseignement de l’Église. Aimons à fréquenter la Parole de Dieu, en particulier l’Évangile, dans une lecture priante (la « lectio divina »). Etudions les documents du magistère.
Quelle libération de nos capacités d’aimer nous trouverons dans la fidélité à la loi de Dieu, expression de sa volonté sainte et de son Amour !
« Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande » (Jn 15,14). On peut difficilement être plus clair ! Cherchons à être toujours plus fidèles à ses commandements, résumés dans le double précepte de la charité, le « commandement nouveau » (Jn 13,34) laissé par le Seigneur à ses disciples. Un commandement qui n’abolit pas le Décalogue, mais le porte à sa perfection (cf Mt 5,17). Celui qui aime parfaitement Dieu et le prochain n’a plus besoin qu’on lui dicte une autre loi. « La charité, voilà ma seule étoile / À sa clarté je vogue sans détour » (Ste Thérèse de l‘Enfant-Jésus, PN 17 « Vivre d’Amour »). Quand bien même nous serions encore loin de la perfection d’une petite Thérèse – ce qui est sans doute le cas … – réjouissons-nous à chaque progrès accompli dans cette direction. Que la méditation du psaume 118, longue méditation (176 versets !) sur la beauté et la suavité de la loi de Dieu, nous encourage à poursuivre encore notre route : « Beati immaculati in via …» « Heureux ceux qui sont irréprochables dans leur voie, qui marchent selon la loi du Seigneur ».
Oui, cherchons le bonheur. Cherchons le vrai bonheur, un bonheur qui ne passe pas. Et soyons exigeants sur la qualité ! Cherchons-le en Dieu pour ne pas chercher en vain. Il se laisse trouver. Il rassasie le désir et le renouvelle en même temps. « Benedic anima mea Domino et omnia quae intra me sunt nomini sancto eius ; benedic anima mea Domino et noli oblivisci omnes retributiones eius, (…), qui replet in bonis desiderium tuum renovabitur ut aquilae iuventus tua » (Ps 102, 1-2 ; 5) «Bénis, ô mon âme, le Seigneur, et que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom ! et n’oublie pas ses nombreux bienfaits. (…) C’est lui qui comble de biens tes désirs; et ta jeunesse renouvelée a la vigueur de l’aigle ». Si nous ne sommes pas heureux, c’est que nous n’avons pas cherché au bon endroit. Si nous sommes heureux, remercions le Seigneur et demandons nous si nous ne sommes pas appelés à un bonheur plus grand encore. Celui qui nous satisfait aujourd’hui ne risque-t-il pas de nous échapper ou d’être terni par la lassitude ? S’il n’est pas infini et éternel, il n’est pas encore digne de nous. « Haut les cœurs ! » « Sursum corda ! ». Nous n’en finirons jamais de découvrir les merveilles que Dieu réserve à ceux qui l’aiment. Puissions nous remercier DIEU toute l’éternité pour la joie qu’Il met déjà dans nos coeurs. « multi dicunt quis ostendet nobis bona ; signatum est super nos lumen vultus tui, Domine ; dedisti laetitiam in corde meo a fructu frumenti et vini et olei sui multiplicati sunt »
« Beaucoup disent: « Qui nous fera voir le bonheur? » Fais lever sur nous la lumière de ta face. Seigneur, tu as mis en mon cœur plus de joie qu’aux jours ou leur froment, leur vin nouveau débordent » (Ps 4,6-8).

Abbé Hugues de MONTJOYE

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